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LeTemps
22, mai 2001
Elisabeth
Chardon
Spectacle
• La Karl's Kühne Gassenschau, troupe de théâtre de rue zurichoise, met
en scène le plus grand embouteillage de tous les temps, et par tous les
temps, jusqu'à fin juillet dans la carrière des Andonces à Saint-Triphon.
Avec
«t.r.a.f.i.c», un théâtre de plein air crée un bouchon beau comme un rêve
La première
de t.r.a.f.i.c, jeudi dernier dans l'ancienne carrière de pierre de Saint-Triphon
(VD), a été largement baptisée par les eaux du ciel. Cela donnait au spectacle
de cet incommensurable embouteillage organisé par la Karl's Kühne Gassenschau
un aspect prophétique qu'il n'atteindra peut-être pas sous la paisible
lueur des étoiles. Le ciel est d'ailleurs en cause dès les premières minutes
du spectacle, puisque la main de Dieu vient poser sur le sol une planète
absolument cubique! Auparavant de la musique avant toute chose, fût-elle
divine , la régie son a fait un tour de piste et a pris sa place, premier
véhicule d'une longue série. Elle servira aussi de radio donnant des nouvelles
de la circulation, avec ses bulletins ACX-TCX de plus en plus catastrophiques.
La terre
est donc carrée, dans cette création du monde version KKG! Et les feuilles
de vigne d'Adam et Eve, la pomme qui leur pend au-dessus du nez, tout
est dessiné à l'angle droit. C'est dire que l'on s'ennuie ferme. Jusqu'à
ce que le diable s'en mêle... Crâne rond, ventre rond, il lance une balle
sur la terre, et avec elle, le jeu, la roue et tous les plaisirs. La bataille
va être rude avec l'ange à l'auréole carrée! Après ce prélude qui situe
bien les enjeux, place à l'embouteillage! Il se met en place dans une
rageuse bataille d'autos tamponneuses. Au premier rang, on tremble un
peu et on se dit que les gaz qui vous agressent les narines proviennent
sans aucun doute des antres de ce Méphisto ricaneur et ventru que l'on
a vu précédemment débouler sur la planète. Heureusement, bientôt, la situation
sera complètement bloquée et les moteurs s'arrêteront. Les automobilistes
pourront sortir de leur carrosserie respective et faire connaissance,
de façon plus ou moins aimable.
Car, même si t.r.a.f.i.c a réussi à faire la une d'une revue automobile,
la vision que le KKG propose des voitures et de leurs conducteurs n'est
pas toujours très brillante. Cet ultime bouchon ressemble furieusement
à ce rêve fou des écologistes extrêmes qui consisterait à laisser la circulation
automobile mourir de ses propres excès. Ainsi, il est un moment très poétique,
qu'il aurait été heureux de prolonger encore un peu, où les personnages
sont suspendus dans les airs, sur un immense mobile. «Ce n'est qu'un rêve,
un bouchon très beau», chante Ernesto Graf, l'optimiste de l'histoire.
La mobilité de l'esprit défiant celle des moteurs!
Ce bouchon va s'éterniser assez longtemps pour que l'on puisse suivre
une histoire d'amour, un mariage, une naissance... regarder tomber la
neige et fêter Noël. Et surtout voir s'exprimer les différents tempéraments:
une Anglaise en mal d'amour et son adolescente de fille en proie à une
noire révolte (Brigitt Maag passe magnifiquement de l'un à l'autre rôle),
un Espagnol macho (Luigi Prezioso offre entre autres un magnifique numéro
de tauromachie automobile), un Alémanique (Markus Keller férocement drôle)
prêt à tout, y compris à rouler dans une demi-voiture, pour rejoindre
sa fiancée romande... Il y a encore la fille à papa dans sa Mercedes:
Cynthia Schmassmann partage notamment avec Brigitt Maag une périlleuse
scène du petit coin improvisé au bord de la route qu'un simple œuf sauve
du mauvais goût. Et Paul Weilenmann (également metteur en scène), qui
accroche ses gourmettes de frimeur partout et pleure comme une madeleine
quand son portable explose.
Ce n'est là qu'un aperçu des délires de la KKG qui se prolongent pendant
plus d'une heure et demie de représentation. Le spectacle utilise les
ressorts du théâtre, du cirque, de la comédie musicale, sans jamais donner
le temps de s'installer dans un genre. On en ressort un peu éprouvé, comme
après un tour de manège. On peut déjà parier que, comme pour r.u.p.t.u.r.e
en 1995, certains prendront encore un ticket pour un deuxième tour.
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