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La Presse, 18 mai 2001

Fridolin WICHSER

C’est parti pour deux mois de spectacle à Saint-Triphon

La saga des naufragés du macadam

T.R.A.F.I.C. a démarré hier soir ­ et donne pour deux mois (au moins) un savoureux goût de bouchon à la carrière des Andonces à Saint-Triphon. Impressions sur ce «L’aut-immobile Story» (en direct sur l’A6).

«C’est un embouteillage, c’est pas la fin du monde!», scande Ernesto Graf. Son «Rap du bouchon» est un des sommets du spectacle. Au propre comme au figuré: toute la troupe est juchée sur les éléments (des rails dits de sécurité) du mobile géant que la grue promène à une dizaine de mètres du sol! Saint-Calder, priez pour eux…Mais si un bouchon, ça n’est pas la fin DU monde, c’est par contre bien celle d’UN monde: notre société de la mobilité à tout prix, où tout devrait être livré pour avant-hier sans faute. Lorsque l’automobile devient aut-immobile, engluée dans le serpent de tôle scotché sur l’autoroute saturée, c’est bien plus qu’une machine d’une tonne et quelque qui s’arrête. «Etiez-vous tourmentés jusqu’à présent par la question: les bouchons sont-ils provoqués par le manque de routes ou la surabondance de véhicules? La réponse idéale, qui est plus artistique et poétique, vous est offerte par Karl’s Kühne Gassenschau dans T.R.A.F.I.C. Allez-y et vous serez délivrés de vos tracas», répond Moritz Leuenberger, parrain du spectacle et malicieusement autoproclamé «ministre des embouteillages».En clair: ce drame sociologique, la troupe zurichoise a choisi d’en faire une comédie. Comme dans R.U.P.T.U.R.E. Les auteurs-acteurs-acrobates de R.U.P.T.U.R.E sont de retour, aussi déjantés et flamboyants qu’en 1995. Et pourtant, dans l’euphorie de la générale de mercredi détonaient les sentiments très partagés des nostalgiques de R.U.P.T.U.R.E…

ENFANT DE BIG BROTHER

Si vous avez aimé R.U.P.T.U.R.E, oubliez le pour voir T.R.A.F.I.C! Non que la production 2001 soit inférieure à celle de 1995, mais parce que les deux spectacles sont incomparables. R.U.P.T.U.R.E était enfant de la crise (elle traitait d’une carrière brisée par le licenciment et le chômage), mais aussi d’une période faste en matière de création artistique.T.R.A.F.I.C. colle pareillement à son époque: l’économie redémarre, ça roule (?) ­ mais foin d’envolées lyriques, le public du début du 21e siècle veut s’identifier aux personnages de fiction, le temps est aux sitcom et à Loft Story.Message reçu cinq sur cinq! Lepublic s’identifiera immédiatement aux personnages de T.R.A.F.I.C., véritable Loft Story de l’embouteillage ­ ou plutôt «L’auto-immobile Story», en direct tous les soirs sur l’A6. Le public ne perdra rien des mœurs des sept «souris de laboratoire» mises en robinsonade forcée pour cause d’autoroute définitivement congestionnée. Et là, la vidéo est installée même dans les WC…La véritable performance de Karl’s Kühne Gassenschau est d’avoir transcendé par l’humour ce que ce thème a de vulgaire. Avec en filigrane un portrait grinçant de notre société: derrière leur apparente faculté d’adaptation, ces gens subissent l’événement. Le seul qui poursuit un but ­ et s’évade ­ est l’anti-héros par excellence, sorte d’Achille Talon alémanique (Markus Heller)!Et puis foin de ces considérations philosophiques! T.R.A.F.I.C. reste d’abord un spectacle hors normes, truffé de morceaux de bravoure, d’effets spéciaux ­ dans les Andonces, les voitures volent ­ et de citations de films ­ du Cuirassé Potemkine à Crash en passant (surtout) par le Trafic de Jacques Tati.Un spectacle où les acteurs se mouillent ­ quand ils ne prennent pas de réels risques ­ et qui doit beaucoup au cirque. La tournée 1999 au cirque Knie a laissé des traces. Mais l’intervention de José Bétrix aussi: le traducteur et adaptateur de T.R.A.F.I.C. en français est surtout connu sous son identité d’artiste, le clown Trac…Il est 23h45 sous le chapiteau du «Caillou Farci», le «resto-croûte» de T.R.A.F.I.C, José Bétrix explique à la troupe les subtilités de la langue de Molière. Enfin, il est plutôt question de Renaud et de son «laisse béton!»Pas de doute: le spectacle ne va cesser d’évoluer. Les spectateurs de début juin n’en garderont pas le même souvenir que ceux de fin-juillet…