La Liberté,
19 mai 2001
ELIANE WAEBER
IMSTEPF
«C’est
qu’un bouchon, c’est pas la fin du monde!»
«t.r.a.f.i.c»
• La compagnie Karl’s Kühne Gassenschau continue d’étonner. Cinq ans après
«r.u.p.t.u.r.e», elle nous «empanne» au bord de la route des vacances.
Au début, cétait
simple, sauf pour les vélos. Dieu avait fait le monde avec des angles
droits. Mais le diable a mis la courbe dans l’univers, l’homme a été séduit
par la rondeur et de là sont venus tous nos malheurs: de cercles en roues,
on se retrouve dans un bouchon.
L’argument de t.r.a.f.i.c, le nouveau spectacle complet de la compagnie
Karl’s Kühne Gassenschau, c’est un bouchon sur la route des vacances.
Pétards, voitures qui volent, flambent et servent de pont de danse. Comédiens
qui jouent sans réserve sur tous les registres. On en prend plein la vue,
plein les oreilles et on rit beaucoup à t.r.a.f.i.c, installé pour plusieurs
semaines dans la carrière de Saint-Triphon.
C’est à un étourdissant ballet de voitures qu’on est d’abord convié. Il
faut l’adresse folle des conducteurs pour que le terre-plein de la carrière
ne devienne pas une aire d’autos tamponneuses.
Et brusquement, tout s’arrête: bouchon.
La voix off de trafic-info dessinera au fil du spectacle un scénario catastrophe:
de Sion à Saint-Gall, on ne circule plus. Les six naufragés vont devoir
«faire avec». Ce sera une suite de scènes convenues mais traitées avec
un délicieux sens du gag et de l’absurde, servies par des comédiens acrobates
qui donnent une épaisseur généreuse à leur rôle et soutenues par une technique
inventive. Les gags de la Karl’s Kühne Gassenschau (qui avait enchanté
ces mêmes lieux avec r.u.p.t.u.r.e il y a cinq ans) sont simples et ont
l’air de découler naturellement de la situation. Ce sont les petites touches
cocasses mises dans la manière qui en font un spectacle plein de surprises.
UNE FARCE
POLYMORPHE
L’immobilité forcée engendre des comportements déments, la violence
menace. Mais aussi des liens se créent, des attirances et des répulsions,
et c’est une minisociété qu’on voit se construire. Le gêneur devient un
héros, la grande gueule un paumé quand son Natel le lâche.
D’avoir fortement typé les personnages permet à la Karl’s Kühne Gassenschau
d’imaginer des scènes burlesques où le détail fait mouche. t.r.a.f.i.c
souffrait cependant, lors de la première représentation, de cassures de
rythme: entre deux moments fous, il y a des longueurs qui ne doivent pas
tout à l’ennui des naufragés. La companie va sûrement trouver, au fil
des représentations, un tonus plus homogène.
Car t.r.a.f.i.c est une farce énorme et polymorphe: voltiges et numéros
de cascadeurs exploitent l’insolite du lieu; la mise en scène emprunte
par moments à la comédie musicale, avec une musique qui chatouille les
nerfs; des scènes de théâtre intimistes exigent des comédiens une maîtrise
rigoureuse pour ne pas déraper. On reste ainsi pantois devant la performance
du Saint-Gallois qui pète les plombs parce que ses compagnons veulent
l’empêcher de retourner à la sortie d’autoroute précédente et dont la
voiture folle se déglingue, torée par l’automobiliste espagnol qui en
profite pour séduire la fille à papa dans sa Mercedes.
On a envie de faire un clin d’œil complice aux dames qui se donnent le
mot pour aller faire pipi «discrètement».
COMME UN
FILM MUET
Après un audacieux et tonitruant ballet aérien où tout le monde chante
«C’est un bouchon, c’est pas la fin du monde» suspendu à un bras de grue,
la vie trouve un rythme presque normal. Le bouchon étant définitivement
installé, la petite équipe s’installe dans le quotidien: on fait la lessive,
on fête Noël, un bébé naît. Petit à petit, la nature reprend ses droits
et la végétation va grignoter le terrain (quelle ingénieuse mise en scène!).
C’est un intermède où le spectacle abandonne le tapage pour jouer dans
le registre surréaliste et désuet du film muet suggestif. Les six comédiens
sont excellents, drôles, et s’engagent physiquement très fort. Le numéro
de composition de la pathétique touriste anglaise retient tout spécialement
et on est sidéré, après avoir cru pendant une heure et demie avoir affaire
à un Valaisan à l’accent genevois, de l’entendre dans l’annonce finale
retrouver son accent naturel... suisse allemand. Au moment de saluer,
les protagonistes se retrouvent à dix- huit et on réalise à quel point
les performances techniques de t.r.a.f.i.c exigent en régie des acteurs
à part entière.
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