r


dimanche.ch 20 mai 2001

Maxime Pegatoquet

Six ans qu’on attendait son retour. Le temps d’un été 1995, la troupe suisse alémanique du Karl’s Kühne Gassenschau avait drainé 52 000 spectateurs dans la carrière de Saint-Triphon. En 1999, elle avait participé à la tournée du Cirque Knie. Chacune de leur apparition est guettée comme le lait sur le brasero. Le public se presse en polaire et bottes de plastique dans les décors naturels de la carrière des Andonces. Au loin, un bull charrie des rondins de bois, sur notre gauche, la falaise se fait menaçante, en carte postale, on a la bénédiction neigeuse des Dents-du-Midi.

Trafic Flying Circus Au départ, il y a la main de Dieu qui descend du ciel pour créer un monde à angle droit afin qu’il tourne plus rond. La DJ Mobile du compositeur Neil Filby prend place sur un lift de garage. Les voitures folles et pétaradantes débarquent en une sarabande infernale de CO2, c’est la folle équipée des Fous du Volant revue par le burlesque. Une séquence d’autos tamponneuses grandeur nature qui va se terminer en un apocalyptique bouchon (en allemand Stau, le titre original), le point de départ du spectacle. "On avait beaucoup aimé la problématique posée par Le grand embouteillage avec Marcello Mastroianni", avance Brigit Maag, divine en vacancière anglaise. "L’idée était de faire un spectacle sur la notion du temps, du stress", explique Paul Weilermann, metteur en scène et acteur macho en Fiat Bertone. Alors, avant les explications, les quiproquos à tiroirs, il y a le pétage de plomb des gens qui disjonctent au volant.

Un laboratoire à huis clos "J’aime aussi créer des situations où les gens doivent apprendre à vivre entre eux, imaginer un microcosmos à huis clos", continue-t-il. "C’est un peu la situation de la Suisse à échelle réduite", enchaîne Brigit. Comme une autopsie à ciel ouvert. Le casting est international (une Anglaise, deux Espagnols, deux Suisses alémaniques, un Romand et Gino le pizzaiolo philosophe qui se casse au début du boxon), la recette imparable, jouant sur nombre de clichés de bon goût. Plus que la critique d’une société, ­ la propriété, l’égoïsme, la voiture ou le portable ­ "je voulais montrer l’humanité qu’il y a là-dedans", glisse le metteur en scène. Entre une version improvisée de Chantons sous la pluie et un ballet de cannes à pêche, les comiques de situation s’enchaînent autour de l’amour, la panique, la nourriture; les voitures servant de costumes menaçants aux personnages. L’ombre de Christine plane dans la pénombre.

League d’impro of gentleman "Ce spectacle est une réaction à "r.u.p.t.u.r.e", avec l’envie affichée de jouer plus proche du public, d’avoir des interactions théâtrales plus portées sur le comique."

Pour la première de jeudi, la troupe était transie mais satisfaite, deux à trois détails se régleront d’eux-mêmes. Paul Weilermann s’étant même pris une dégelée pyrotechnique lors d’une répétition. Gladiateurs des rues, la KKG improvise un spectacle total où l’on ne comptabilise pas les clins d’œil, les jeux d’inventivité (le matador qui improvise une corrida avec une demi-Fiat Panda, les bulletins routiers qui catastrophient la situation avec la placidité d’Orson Welles annonçant La guerre des mondes…). "On ne veut pas faire passer de messages particuliers, mais créer un théâtre magique."

Reste que le chemin parcouru est impressionnant depuis la création de la troupe en 1984 par "Quat’z’amis" fondateurs, qui furent libraire (Brigit Haag), docteur en mathématiques (Ernesto Graf), facteur d’orgues (Markus Heller, génial en petit père saint-gallois) et instituteur (Weilermann). "Quand on a commencé, explique Paul Weilermann, on faisait des numéros de cirque de rue, avec une rétribution au chapeau." Aujourd’hui, le show pop-corne dans tous les sens, mixturant pyrotechnie, cascades dignes de Rémy Julienne et envolées aériennes gracieuses comme un mobile de Calder. C’est magique. Même sous la pluie.