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24heures, 12 mai 2001

 

EVENEMENT : t.r.a.f.i.c A SAINT-TRIPHON

Le théâtre en cinémascope

Après r.u.p.t.u.r.e en 1995, la Karl’s Kühne Gassenschau vient présenter t.r.a.f.i.c dans la carrière de Saint-Triphon. Un spectacle total où les voitures volent en éclats. Rencontre avec les comédiens à quelques jours d’une première très attendue.

Emmanuelle Ryser

Ambiance nomade. Au milieu d’une quinzaine de caravanes, deux anciens wagons CFF se sont échoués au pied de la falaise. Alors que la carrière des Andonces est toujours en exploitation, la troupe de la Karl’s Kühne Gassenschau (ou KKG) a élu domicile à Saint-Triphon. Mélange subtil entre faux tas de cailloux utile au décor, poussière soulevée par le vent et bruit de trax. Derrière l’estrade en fin de montage, le petit village des comédiens forme un cocon hors du temps. "On va chez moi?" propose Paul Weilenmann, metteur en scène, acteur et cofondateur de la KKG.

Chez lui, c’est une moitié de wagon, séparé de la cantine par un rideau rouge. Ça ressemble à un appart de célibataire, avec un lit défait, un chandelier sur une table basse, un CD de Strauss côtoyant le dernier Vaya con Dios et une Bible à côté de l’écran télé. Deux fauteuils de style, deux chaises de cuisine et un coin de matelas: cinq personnes prennent part à la discussion. Pas de trop pour définir ce spectacle total, "théâtre en cinémascope" selon la formule que la troupe à la base germanophone reprend en chœur et... en français, évidemment!

Ernesto Graf, le cheveu en pétard et le harnais encore croché à la taille, est à la fois professeur de maths de l’Université de Zurich et funambule. En 1984, comme Paul, il était déjà là avec Markus Heller et Brigitt Maag pour créer la KKG. "A l’époque, on était les descendants d’un théâtre de rue plus politique. C’était le temps des petits cirques, mais en Europe il n’y avait qu’un seul magasin à Paris qui vendait des massues pour jongler." Pionnière donc la troupe zurichoise? Aucune revendication, aucune prétention dans les propos de ses fondateurs.

"On est plutôt des généralistes que des spécialistes", définit Paul pour qui "on doit savoir tout faire" pour créer t.r.a.f.i.c. "C’est sûr qu’on n’a pas vraiment le look des acteurs de la comédie française", rigole Ernesto. Cynthia Schmassmann, dernière arrivée à la KKG, sort d’une école de théâtre en Allemagne et a suivi une formation de chant. "Il ne me semble pas qu’il y ait de conditions pour entrer dans la troupe. Mais il faut en avoir très envie." Comme tout le monde, elle aide aux préparatifs. "Nous avons évidemment une équipe de techniciens, mais les acteurs ne doivent pas avoir peur de se salir les mains", explique Paul. Pour lui, travailler avec le fer, avec la fibre de verre ou le cambouis d’un moteur fait partie du quotidien.

A travers la fenêtre du wagon, la scène se dessine: 1000m2 ont été asphaltés, face à une estrade parallèle à la falaise. Derrière l’asphalte s’étend la carrière, bondée de bagnoles. Car t.r.a.f.i.c "montre comment vivre dans un bouchon qui dure plus d’une année, explique Youri Messen-Jaschin, le producteur du spectacle. On se marre, on s’engueule, on se parle d’amour." La trame offre un possible à toutes les acrobaties et à toutes les rencontres, que ce soit dans le bouchon, à côté ou... au-dessus! Ce spectacle d’autoroute est créé par une troupe de rue, devenue spécialiste des événements "en plein air" qui prend l’expression au pied de la lettre. Comédiens et voitures se baladent dans les airs, aidés par une grue, un câble ou tout autre dispositif sorti tout droit de leur imagination débordante.

Cascades, effets pyrotechniques, explosions et jeux de lumière créent l’insolite de ce grand show, mélange de cirque, de théâtre et de rock. "On nous a dit souvent que c’était mieux qu’un James Bond", plaisante Ernesto. Du cinéma, t.r.a.f.i.c? Mieux, un cinémascope géant et en live, même en ce qui concerne la musique de Neil Filby. Le compositeur british à l’accent pur Oxford attend les comédiens dans sa voiture décapitée qui sert de régie pour répéter. Exit donc le wagon et direction l’asphalte. Deux chiens s’y promènent, ne craignant nullement la lumière aveuglante des soudeurs qui mettent la dernière main à quelque dispositif.

Odeur de ferraille. Bruit de casse. La carrière forme un monde à part où la KKG cultive les paradoxes. "Notre volonté est le théâtre de rue, pour aller vers les spectateurs", explique Paul. Pourtant, personne ne passe aux Andonces. Les gens y vont. Et en masse. En 1995, certains spectateurs avouaient avoir vu r.u.p.t.u.r.e près de vingt fois! "C’est un développement inévitable de notre philosophie. A Berne, quand on jouait près du Münster, nous nous sommes rendu compte que nous étions victimes de notre succès: avec 2000 spectateurs à chaque représentation, les jardins publics étaient totalement détruits." A Saint-Triphon, les spectateurs se déplacent mais ils ne s’enferment pas. Et s’ils bénéficient d’une protection, les acteurs, eux, jouent par tous les temps. Les risques d’un métier que l’on embrasse comme une religion.